[BOUQUINS] Quentin Bruet-Ferréol – Dieu Est Un Voleur Qui Marche Dans la Nuit

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Titre : Dieu Est Un Voleur Qui Marche Dans La Nuit
Auteur : Quentin Bruet-Ferréol
Éditeur : Bouquins
Parution : 2022
Origine : France
448 pages

De quoi ça cause ?

26 mars 1997. Par suite d’un appel anonyme, la police découvre 39 corps dans une villa de San Diego. Le verdict ne laisse aucune place au doute, il s’agit d’un suicide collectif des membres de la secte Heaven’s Gate.

Septembre 1975. Barthélemy est un jeune hippie, un peu paumé, en quête de spiritualité et de mysticisme. C’est sans grande conviction qu’il se rend à une conférence promettant aux humains d’atteindre un « niveau supérieur » via les extraterrestres. Contre toute attente il va être emballé par le discours des deux conférenciers…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

C’est Mallock (Jean-Denis Bruet-Ferréol pour l’état civil) qui m’a proposé de découvrir les premiers pas littéraires de son fils, Quentin. Comme le pitch et l’approche façon docu-fiction me plaisaient bien je me suis lancé.

Ma Chronique

Comme l’explique Quentin Bruet-Ferréol dans sa préface, la genèse de ce roman (mais pas que…) est assez particulière :

Tout a commencé le jour où j’ai découvert un site Internet d’outre-tombe : heavensgate.com. Comment pouvait-il être encore en ligne, alors que tous les membres de la secte Heaven’s Gate s’étaient donné la mort un quart de siècle plus tôt ? Mon enquête a donc débuté ainsi : après avoir trouvé l’adresse du webmaster, je lui ai envoyé un courriel, sans grand espoir. Et pourtant.

Suivront six années d’enquête, de rencontres et d’échanges pour remonter aux sources d’Heaven’s Gate et essayer de comprendre – sans porter de jugement – le pourquoi du comment de ce suicide collectif.

L’histoire des Etats-Unis est fortement marquée par les dérives sectaires et les drames qui en ont découlés. Heaven’s Gate ne fut pas le premier exemple… et ne sera sans doute pas le dernier, malheureusement. On peut notamment citer les assassinats commis par Charles Manson et sa « famille » (1969), le suicide collectif de Jonestown organisé par Jim Jones (1978), le siège de Waco (1993)…

L’auteur aurait pu opter pour une énième approche socio-psychologique de l’affaire, mais au lieu d’endormir ses lecteurs à grand renfort de termes savants, d’hypothèses alambiquées et autres décryptages mystico-spirituels, il a opté pour le docu-fiction afin de nous plonger au cœur d’Heaven’s Gate.

Dans ce genre de récit le plus difficile est de trouver le bon équilibre entre la réalité (les faits, les témoignages…) et la fiction. Le récit s’ouvre sur la découverte de la scène de crime par la police de San Diego, le déroulé des événements est parfaitement restitué, on se croirait presque en direct devant une chaîne info (voire à la place des policiers).

Pour la suite Quentin Bruet-Ferréol nous place dans la peau d’un jeune homme un peu paumé qui va se laisser embobiner par les promesses de la secte. Un choix qui permet de suivre le quotidien des adeptes de l’intérieur et d’avoir un aperçu des « enseignements » dispensés par les gourous.

Si l’auteur a fait le choix, tout à son honneur, de rester aussi neutre que possible et de ne porter aucun jugement, je reconnais volontiers qu’en tant que lecteur j’ai eu beaucoup plus de mal à garder mes distances. Sans nier la véracité des faits (les exemples actuels sont malheureusement encore nombreux), je ne comprends pas comment on peut se faire lessiver le cerveau de la sorte (sur fond de pop culture en plus) et en redemander toujours plus.

Il est vrai que suis totalement et viscéralement hermétique à tout discours religieux et à tout ce qui tendrait à s’en rapprocher, mais même en faisant abstraction de cela, je ne peux concevoir d’être privé de mon libre arbitre et de perdre tout sens du commun… Je ne prétends pas être immunisé contre ces conneries – je n’aurai pas cette prétention –, c’est plutôt pour souligner l’habileté malsaines de ces gourous auto-proclamés à manipuler les autres jusque dans leur façon de penser (ce que Quentin Bruet-Ferréol décrypte fort bien soit dit en passant).

Le titre lui-même est un exemple de manipulation par une (très) libre interprétation d’un passage de la Bible qui dit « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit » ; qui deviendra, dans la bouche des gourous : « Dieu est un voleur qui marche dans la nuit ». De fait, étant les représentants de Dieu sur Terre, tout leur est permis… CQFD.

Il n’en reste pas moins que le présent docu-fiction est mené d’une main de maître, à défaut de comprendre les uns et les autres, on suit les étapes de leur embrigadement jusqu’à l’issue fatale de mars 1997.

Le gros travail de recherche et de documentation se retrouve dans la narration, mais est parfaitement intégré à la partie fictive de l’histoire ; finalement on parcourt ce récit presque comme on lirait un thriller dont on connaît la fin mais dont on aimerait comprendre le pourquoi du comment d’une telle conclusion. Totalement addictif et captivant du début à la fin.

MON VERDICT

[BOUQUINS] Laurent Obertone – Le Diable Du Ciel

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L. Obertone - Le Diable du Ciel
Titre : Le Diable Du Ciel
Auteur : Laurent Obertone
Éditeur : Ring
Parution : France
Origine : 2017
280 pages

De quoi ça cause ?

24 mars 2015. Un A320 de la compagnie Germanwings s’écrase dans les Alpes du Sud françaises. Un agent du BEA est dépêché sur place afin d’identifier les causes possibles de ce crash inexplicable.

Quand il apprendra que le crash est un acte volontaire du copilote, Andreas Lubitz, il va tout mettre en oeuvre pour essayer de comprendre le pourquoi du comment d’un tel acte. Il va ainsi mener une enquête approfondie, mais éprouvante…

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Bonne question. Le truc qui s’invite sans prévenir alors que je suis en pleine session de rattrapage de la Rentrée Littéraire 2018 (même si je sais pertinemment que je n’en rattraperai que quelques morceaux, condamnant les autres aux tréfonds de mon Stock à Lire Numérique), est justement arrivé ici un peu par hasard…

Ma chronique

Il y a encore quelques (pas si lointaines) années, j’aurai juré que le numérique ne passerait jamais par moi ! À ma décharge à l’époque numérique voulait dire format PDF… Le truc totalement inadapté à la lecture d’un roman. Puis est apparu l’epub qui m’a converti au numérique (comme dirait l’autre : il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis).

Aujourd’hui je ne lis quasiment que des ebooks (bin oui, pas de place pour la demi-mesure dans mon esprit tourmenté). Je pousse même le vice jusqu’à m’être fait la promesse de ne jamais débourser le moindre sou pour acheter un bouquin en provenance d’un éditeur n’offrant pas une alternative numérique. RING fait malheureusement de ces éditeurs réfractaires au numérique. Pour la présente chronique, je n’ai pas dérogé à ma promesse, c’est une succession de (heureux) hasards et un brin de motivation qui m’ont permis de lire ce bouquin au format epub.

Au fil de mes errances sur le net, je croise une version PDF du bouquin. Version non commerciale, plutôt genre brut de décoffrage suite numérisation maison. J’ai repris le même processus que celui utilisé pour lire Invasion (avec beaucoup plus de corrections à effectuer) pour pondre ma propre version epub du présent bouquin.

Je connaissais le Laurent Obertone comme essayiste (La France Orange Mécanique et Utoya) et comme romancier (Guerilla) ; pour ce Diable Du Ciel l’auteur combine les deux casquettes, s’il s’agit bien d’une oeuvre de fiction basée sur une triste réalité, c’est aussi le résultat d’un impressionnant travail documentaire.

J’ai d’ailleurs été surpris de voir que RING classait ce bouquin dans sa collection thriller, je le voyais comme un docu-fiction, mais au final je dois reconnaître qu’il est un mix réussi entre les deux : un docu-fiction qui se lit comme un thriller (même si on connaît déjà la fin de l’histoire).

Le récit nous plonge dans la peau du narrateur, un enquêteur du BEA qui veut essayer de comprendre l’incompréhensible, de donner un nom à l’innommable. Pour se faire, il doit cerner le personnage d’Andreas Lubitz, quitte à essayer de se mettre à sa place, de raisonner comme lui.

Comprendre n’est pas pardonner, il n’en sera d’ailleurs jamais question. Pas question non plus de chercher des excuses ou de quelconques circonstances atténuantes à Andreas Lubitz. Son geste est impardonnable, sa folie a provoqué la mort de 149 victimes innocentes, faisant de lui le plus meurtrier des tueurs de masse, doublé d’un assassin (le geste ayant, selon toute vraisemblance, été prémédité).

Le narrateur (tout comme l’auteur) construit sa réflexion autour de deux axes, le premier se concentrant sur la personnalité d’Andreas Lubitz, le second reconstituant les vols Düsseldorf-Barcelone (4U9524) et Barcelone-Düsseldorf (4U9525) ; ce dernier n’arrivera jamais à destination.

L’enquête démontrera que Andreas Lubitz n’aurait jamais dû être déclaré apte au poste de copilote, mais ses mensonges, non-dits et autres dissimulations lui ont permis d’éviter l’interdiction et d’obtenir sa licence de vol. L’auteur nous livre un portrait psychologique détaillé (et à charge) de Lubitz, assorti des réactions des interlocuteurs que le narrateur rencontrera au fil de son enquête (réactions extraites des différents rapports d’enquête).

La reconstitution du vol 9525 est glaçante de réalisme, on a vraiment l’impression d’être spectateur du drame qui se joue à l’insu de tous (du commandant d’abord, puis du personnel navigant et enfin des passagers). Suivra la prise de conscience progressive (dans le même ordre) que l’inéluctable est en train de se produire. Jusqu’à la perte de contact avec l’appareil quand il percute le flanc de montagne.

On aurait pu redouter une sensation de voyeurisme malsain, mais il n’en est rien. L’auteur évite cet écueil en misant avant tout sur le côté humain du drame.

Ne cherchez aucune dimension mystique dans le titre du roman, c’est la traduction littérale du pseudo utilisé par Lubitz pour se connecter à sa tablette (Skydevil).

Travail de relecture oblige j’ai dû lire le bouquin deux fois de suite (un premier survol, après travail sur le code, pour corriger les coquilles les plus évidentes, et une lecture plus attentive pour traquer les erreurs résiduelles), toujours avec la même intensité, incapable de le lâcher… presque malgré moi.

En fermant le bouquin, reste une question qui tourne en boucle : est-ce qu’on aurait pu éviter ce drame ? On a envie d’y croire, mais finalement ça reviendrait à pointer du doigt des éventuelles négligences ; réécrire l’histoire après coup est facile, pour ma part je pense que cette question est condamnée à rester sans réponse.

MON VERDICT