[BOUQUINS] Christophe Carpentier – Carnum

AU MENU DU JOUR


Titre : Carnum
Auteur : Christophe Carpentier
Éditeur : Au Diable Vauvert
Parution : 2022
Origine : France
192 pages

De quoi ça cause ?

Certains qu’il y a une place en 2022 pour un cannibalisme librement consenti, une chirurgienne et un entrepreneur de renom décident de commercialiser de la viande humaine.

Denrée fort addictive, sa consommation va rapidement menacer l’équilibre d’une humanité déjà vacillante.

Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?

Pour le pitch qui m’a semblé – sans mauvais jeu de mot – des plus alléchant. Une idée de départ assez proche de celle du film Barbaque mais avec une approche radicalement différente.

Ma Chronique

Avant de discuter du fond, j’aimerai commencer par quelques mots sur la forme. Le présent roman est en effet rédigé comme une pièce de théâtre. Les acteurs se donnent la réplique, le contexte, leurs faits et gestes sont brièvement décrits afin que le lecteur visualise la scène.

Adeptes de la bien-pensance et du politiquement correct passez votre chemin, ce court roman (moins de 200 pages), qui fait l’apologie d’un cannibalisme consensuel et commercial, n’est pas adaptés à vos chastes et prudes neurones… C’est au contraire délicieusement amoral et subversif, nul besoin d’adhérer au propos pour se régaler avec ce bouquin.

Je tiens d’entrée de jeu à préciser – de nouveau – que je respecte les choix alimentaires des uns et des autres… du moment que les autres en question respectent mes propres choix et ne viennent pas me faire chier avec leurs leçons de morale à deux balles. Carnivore parfaitement assumé et revendiqué, ma consommation de barbaque n’est limitée que par les prix du marché (que ce soit en boucheries ou en grandes surfaces, la viande – y compris les morceaux de consommation courante – tendrait malheureusement à devenir un luxe).

Je vous rassure tout de suite sur mon état mental : la consommation de viande humaine ne m’attire nullement. Je vais me contenter de ce qui existe déjà dans nos étals, que ce soit classique (bœuf, veau, porc, volaille et lapin) ou plus exotique (cerf, cochon sauvage, autruche, bison…).

Revenons à nos moutons et au roman de Christophe Carpentier.

Sans entrer dans les détails, le cœur de la « petite affaire » imaginée par Jérôme et Edwige repose sur le consentement, aussi bien au niveau des Donneurs que des Mangeurs. L’autre paramètre clé de l’intrigue est le côté addictif de la consommation de viande humaine. Et comme toute addiction, elle peut être lourde de conséquences et sources de dérives.

C’est en poussant à l’extrême, parfois même jusqu’aux portes de l’absurde, que Christophe Carpentier déroule sa mise en scène. S’affranchissant de tout sens moral il nous expose les débuts difficiles du marché de la viande humaine, puis son succès fulgurant malgré un prix des plus prohibitifs. Enfin il termine par les effets secondaires et les dérives autour de ce marché des plus lucratifs.

Contre toute attente le format court et le côté théâtral du bouquin sont parfaitement adaptés au récit. Un choix qui permet d’aller à l’essentiel tout en optant pour une mise en scène très visuelle (à mon avis ce n’est pas demain la veille que France Télévision diffusera une telle pièce de théâtre…).

Afin de coller à l’actualité et d’ouvrir leur marché à l’international, nos deux commerciaux de choc vont même aller jusqu’à démarcher un certain Vladimir Poutine. Telle qu’ils décrivent la rencontre à leur retour, ce n’est pas cet interlude gastronomique qui va améliorer l’image de Vlad le Rouge.

Je me suis régalé avec cette intrigue aussi cynique que morbide, une pépite d’humour noir qui ne plaira sans doute pas à tout le monde. Si le politiquement correct ambiant vous saoule, que vous savez apprécié le second degré et êtes doté d’une large ouverture d’esprit, je vous invite à tenter l’expérience et à vous mettre à table. Pour ma part j’avoue sans le moindre complexe l’avoir dévoré d’une traite.

Si un jour un metteur en scène est assez couillu pour faire jouer la pièce, j’espère avoir l’occasion de la voir. En live ça devrait être une tuerie (oups… encore un mauvais jeu de mot).

MON VERDICT

Aparté esthétique

La mise en page du bouquin me piquait les yeux, du coup j’ai décidé d’y apporter quelques retouches. Voilà ce que ça donne, à gauche la version originale, à droite la version retravaillée :

[BOUQUINS] Elizabeth McNeill – 9 Semaines ½

X-rated

E. McNeill - 9 semaines ½Petite escapade érotique en compagnie d’Elizabeth McNeill et son fameux et sulfureux récit autobiographique 9 Semaines ½.
Elizabeth, la narratrice, rencontre un inconnu lors d’un marché en plein air, ils sympathisent, dînent ensemble et, une chose en entraînant une autre, finissent par coucher ensemble. Leur relation durera neuf semaines et demi, période pendant laquelle il lui fera découvrir des facettes qu’elle ignorait de sa propre personnalité, poussant toujours plus loin leurs jeux sexuels…
Le texte est paru en 1978 mais reste intemporel, il faudra toutefois attendre 1983 pour apprendre que sous le pseudo d’Elizabeth McNeill se cache Ingeborg Day. Mais jamais l’auteure n’évoquera son pseudonyme ou ce texte, ni même l’adaptation cinématographique d’Adrian Lyne sorti en 1986. Elle n’aura d’ailleurs jamais l’occasion de lever le voile du mystère qui entoure ces fameuse 9 semaines ½ puisqu’elle s’est suicidée en 2011, à l’âge de 70 ans.
Peut être avez vous eu l’occasion de voir la version cinéma avec Mickey Rourke et Kim Basinger dans les rôles principaux (avant que le Botox ne les transforme en mutants bogdanoviens). Un film à l’esthétique visuelle irréprochable mais très kitch dans l’ensemble, et surtout très soft. Si oui, alors oubliez tout ce que vous savez, le récit d’Elizabeth McNeill est en effet beaucoup plus cru dans la description de la relation qu’elle a entretenu avec ce mystérieux amant (il n’est jamais nommé, encore un secret qu’elle a emporté dans la tombe).
Au fil de son récit Elizabeth McNeill alterne les chapitres racontant par le détail sa courte mais intense relation avec son amant, et ceux, plus court, où elle essaye de comprendre et d’analyser ce qu’elle est devenue pendant cette liaison. Une relation qui monte crescendo dans le sado-maso, avec lui dans le rôle du dominant et elle dans celui de la soumise. Malgré les humiliations qu’il lui fait subir elle développera une véritable dépendance physique et psychologique vis à vis de son amant ; elle même d’ailleurs ne peut s’expliquer le pourquoi du comment d’un tel niveau d’abandon.
Un récit court, brut de décoffrage mais aussi avec une certaine retenue dans les descriptions, l’auteure ne joue pas la carte de la surenchère, nous n’avons aucun mal à imaginer ce qui n’est pas écrit. Je ne dirai pas que j’ai été choqué mais je suis sorti de cette lecture avec un sentiment de malaise diffus… Sans doute parce que je ne conçois pas la notion de soumission dans un couple, le temps d’un jeu éventuellement mais pas en permanence et surtout avec modération.
Si l’envie vous prenait de lire ce témoignage, privilégiez l’édition parue Au Diable Vauvert, elle est en effet enrichie d’une préface qui nous en dit plus sur l’auteure et son récit. C’est la version que j’ai lue, même si en l’occurrence j’ai illustré cette article avec la couv’ de France Loisirs (il faut dire que celle du Diable Vauvert ne donne vraiment pas envie).

MON VERDICT
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[BOUQUINS] Paolo Bacigalupi – La Fille Automate

P. Bacigalupi - La Fille AutomateC’est d’abord la couverture qui m’a attiré (en l’occurence la couv’ originale francisée par Les Hérétiques, ô combien plus réussie que la couv’ française officielle), la quatrième de couv’ étant plutôt sympa, il n’en fallait pas moins pour que La Fille Automate de Paolo Bacigalupi finisse dans mon Stock à Lire ;  quelques critiques enthousiastes (dont celle de Gruz) et un challenge 100% SF remettront le titre à l’ordre du jour.
Quatrième de couv’ : « Dans un futur proche où le tarissement des énergies fossiles a radicalement modifié la géopolitique mondiale, la maîtrise de la bio-ingénierie est devenue le nerf d’une guerre industrielle sans merci. Anderson Lake travaille à Bangkok pour le compte d’un géant américain de l’agroalimentaire. Il arpente les marchés à la recherche de souches locales au coeur de bien des enjeux. Son chemin croise celui d’Emiko, la fille automate, une créature étrange et belle, créée de toutes pièces pour satisfaire les caprices décadents des puissants qui la possèdent, mais désormais sans plus d’attaches. »
Si j’ai opté pour la solution de facilité en proposant un copier-coller ce n’est pas par fainéantise mais plutôt parce que ce bouquin est d’une incroyable richesse de part les multiples thèmes qu’il aborde (politique, écologie, génétique, religion, corruption, tolérance…). Par contre pour entrer dans l’univers de l’auteur il falloir vous accrocher, les premiers chapitres pourront rebuter les moins tenaces mais, même si je reconnais que la prise en main est laborieuse au début, je vous invite à persévérer, le récit devient rapidement addictif et vous ne devriez pas le regretter.
La première surprise vient justement de l’univers du roman, une vision plutôt sombre de notre devenir, une Terre ravagée par les catastrophes naturelles, les épidémies et les guerres, le terrain est dorénavant franchement hostile ; on se retrouve au coeur d’un décor à la fois futuriste et passéiste (certaines technologies appartiennent clairement au futur alors que d’autres, de notre présent, semblent avoir disparues). D’autre part c’est plutôt original de choisir pour cadre la Thaïlande, devenue un avant poste de la biogénétique, seule chance de survie de l’humanité, mais instable sur le plan politique ; exotique certes mais en contrepartie ça complique un peu la donne pour retenir les noms propres ainsi que certains termes locaux.
La densité du bouquin tient autant dans le nombre de ses personnages que dans les différentes intrigues qui semblent, de prime abord, sans rapport les unes avec les autres mais finissent par se lier en un tout particulièrement soigné (même si certains personnages subissent l’intrigue plus qu’ils n’y prennent part activement). Si l’intrigue peine un peu à se mettre en branle je peux vous garantir que par la suite on a l’impression d’être au coeur d’un thriller tant le rythme est soutenu et les rebondissements ne manquent pas (jusqu’au dernier chapitre vous serez surpris).
Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom l’auteur est américain, La Fille Automate est son premier roman, publié en 2009 aux USA (2012 en France) il a été récompensé des prix les plus prestigieux Nebula (meilleur roman en 2009), Hugo (meilleur roman en 2010) et Locus (meilleur premier roman en 2010) pour ne citer qu’eux ; pas mal pour un coup d’essai. Depuis l’auteur a publié deux autres titres, encore inédits en français, mais je suis curieux de les découvrir tant celui-ci m’aura mis l’eau à la bouche…